Mondialisation

Communautés, nations, société mondialisée – immigration

Pierre Brochand, dans « pour une véritable politique de l’immigration », distingue trois niveaux d’évolution de la société, du plus simple au plus abouti, dans le « sens du progrès » :

  • Les communautés familiales et tribales représentent la couche primordiale, le degré zéro de l’auto-détermination et de l’égalité, mais le point culminant de l’appartenance et de l’identité collectives, au plus près de la Nature. Tout y est hiérarchisé, subi et prescrit une fois pour toutes, sans marge de choix, dès la naissance, au nom d’absolus non négociables, offrant réponse à tout, dictés d’en haut, par la religion et la tradition. Dans les relations humaines, la confiance y est garantie par les liens du sang. Ces groupes, peu portés sur l’échange, et tout entiers dédiés à la répétition d’eux-mêmes, n’ont d’autre vocation que de « survire ensemble », survie qu’ils assurent par les liens du sang et, donc, le contrôle des femmes.
  • L’état national confère à une autorité centrale, neutre, impersonnelle et surplombante, le monopole de la violence et de ses instruments, et introduit, ipso facto, le plan de l’égalité entre ses ressortissants, tous pareillement désarmés. Son homogénéité n’est plus donnée seulement par le sang, mais façonnée par la symbolique, la langue, l’éducation, les mœurs, l’habitude, les épreuves partagées et, plus encore, leur souvenir, soit « l’héritage indivis » dans le miroir duquel elle se reconnaît et s’admire. Grâce à quoi, la Nation se transforme peu à peu en cercle vertueux de confiance et même d’affection, au sein duquel l’altruisme par-delà les liens familiaux devient possible. Cette transmutation a pour nom le civisme, qui autorise l’impôt, la redistribution, la conscription, la primauté du public sur le privé, du général sur le particulier, et finalement la règle de la majorité, entre des citoyens qui ne sont plus des parents. Toutefois, l’égalité entre eux ne va pas jusqu’à nier leurs différences de « vertus et de talents », que prend en compte la notion de mérite. L’objectif est de « faire ensemble », et la confiance est l’aboutissement du processus de formation de la Nation, par le civisme, l’Histoire partagée et la médiation d’institutions respectées : école, armée, police, justice. Une claire et forte discrimination est maintenue entre les siens et les autres, mais l’acculturation et l’immigration y sont possibles, par la voie de l’assimilation de celui qui adhère à la continuité historique du projet, symbolisée par le Récit National, et, qui d’autre part, se considère redevable à l’égard de ceux qui l’ont écrit par leurs sacrifices. En somme, on n’entre « dedans » qu’en souscrivant une dette vis-à-vis de « l’avant », auquel on reconnaît préséance.
  • La société mondialisée des individus regroupe tous les êtres vivants, sans distinction, présents sur terre à un moment donné, qui détiennent chacun l’autorité de dernier ressort. Ils sont laissés libres de choisir leurs contenus de vie, grâce à une panoplie, toujours plus étendue, de « droits de » et de « droits à », élargie à toujours plus de bénéficiaires. C’est une société extravertie, ouverte à tous, sans dedans ni dehors, au sein d’un espace indifférencié, où la circulation est jugée bonne en soi et où l’immigration n’est qu’un flux parmi d’autres (économiques, financiers, informationnels), qu’il convient de « laisser passer », parce que tout le monde gagne à la « levée des obstacles », une humanité entièrement réconciliée avec elle-même, sous la bannière des droits individuels et du commerce, de la liberté et de la tolérance.

L’individu autodéterminé de la société mondialisée n’admet rien qui lui soit supérieur et déconstruit les stéréotypes hérités des structures maintenant dépassées (famille, couple, frontières, nations, identité). Le seul regroupement dont il admette la légitimité est celui des ONG, associations issues de lui-même, transitoires et réversibles, chargée de remplacer ou de contrôler les institutions, héritées des nations, désormais décriées. On y vit sur le capital de confiance légué par l’État-Nation, lequel, ne se régénérant pas, est en voie d’épuisement rapide.

S’il persiste de l’incommensurable et de l’incompatible dans la société, ils ne peuvent résulter que de la malveillance humaine, en l’occurrence celle, résiduelle, des nostalgiques de l’État national, qualifiés de « racistes », et des discriminations qu’ils s’obstinent à vouloir perpétuer : il suffit de combattre inlassablement ces dernières ou, en d’autres termes, de pratiquer un « antiracisme » militant à très large spectre, pour que l’écart culturel s’efface de lui-même. Comme il n’est pas de problèmes que l’argent, le contrat ou la parole ne soient en mesure de régler, aucune violence n’est concevable hors de la rubrique des faits divers. La société mondialisée s’étant ainsi auto-amputée du levier de la coercition politique par la violence légitime, il lui faut alors, pour perdurer, suivre un processus parfaitement logique : celui de la fabrication et de l’installation, en position aussi exclusive que possible, de la croyance légitimante, dont chaque société a besoin pour exister et se perpétuer. Il s’agit d’emprisonner les esprits, à défaut des corps, dans une doxa prophylactique – Ce qui explique que les seuls magistères verticaux qu’elle laisse subsister, sont d’une part l’appareil judiciaire, qui ne juge plus au nom du peuple français mais selon les dogmes de l’auto-détermination individuelle de la société mondialisée, et d’autre part celui des media, porte-voix et gardiens de ces dogmes, ni l’un ni l’autre n’ayant de compte à rendre au suffrage universel.

Comme ces trois systèmes (tribal, national et mondialisé) existent au même instant chacun en des lieux différents sur la terre, des flux, politiquement non contrôlés, amènent à se heurter, en désordre et à contretemps, des configurations de l’être ensemble et des contenus culturels, qui « logiquement », selon l’Évolution, auraient dû se succéder dans le temps, sans se télescoper dans l’espace, mais qui vont, là, entrer dans des collisions anachroniques pour se disputer le pouvoir sur un même territoire.

Le couple Colonisation/Décolonisation s’analyse alors comme l’exportation, par la force, du paradigme de l’État national dans des contrées qui n’y étaient pas préparées, car encore dominées par des communautés tribales vivaces et tenaces. Elle y a semé les graines d’un nationalisme d’autant plus exacerbé qu’il a connu presque partout, après le retrait physique de l’Occident consécutif à la décolonisation, l’échec et l’humiliation. Parmi les nombreuses réponses possibles, figurent des mouvements migratoires de masse, dont la mise en marche a été précisément rendue possible, et d’une certaine manière encouragée, par la propagation planétaire des dogmes de la société mondialisée.

Toute immigration se ramène à un phénomène d’acculturation, décomposé en une première phase de déstructuration puis une seconde de restructuration : quand la distance culturelle n’est pas trop grande, cette restructuration conduit à l’adoption, volontaire ou résignée, des valeurs de la culture d’accueil ; quand le décalage est trop important, elle se traduit par une contre-acculturation, c.-à-d. un refus et une tentative rageuse de restauration du mode de vie antérieur à l’immigration.

La première vague d’immigration va de 1850 aux années 1970. Elle répond à une pure logique de travail : la France manque de bras, l’Europe catholique les lui fournit (italiens, polonais, portugais) L’écart culturel et ethnique étant faible, l’assimilation fonctionne pour une bonne part, cependant un grand nombre seront rapatriés (deux millions sur 3 des italiens arrivés entre 1870 et 1940 sont repartis).

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La seconde vague répond à une logique de peuplement, les pays d’origine sont d’ex-colonies, la plupart à majorité musulmane et à fort écart culturel et ethnique avec le pays d’accueil. Cet écart, démultipliée par le nombre, contribue, au-delà d’un certain seuil, à créer des groupes fermés, des diasporas, qui, reproduisant les manières de vivre du pays de départ, forment autant de noyaux durs, non solubles dans la Société des individus. Nodules qui, à leur tour, suscitent de nouveaux courants d’immigration, en fournissant des structures d’accueil par définition plus familières que celles du pays d’arrivée. Le taux d’absorption des immigrés par la société d’arrivée est ainsi inversement corrélé à la taille croissante de sa diaspora. L’assimilation est peu à peu abandonnée pour l’intégration, qui ne demande pas l’adoption de la culture d’accueil. Cas particulier des asiatiques, qui, n’ayant pas de « bon modèle » ancestral à répliquer,  relèvent le défi éducatif et économique et s’assimilent.

La troisième vague, soudaine et massive, suite aux guerres d’Irak, de Syrie et de Lybie, voit l’élargissement des pays origines au-delà du cercle colonial, et concerne la plupart des pays européens, signataires des accords de Schengen. Le recours au droit d’asile remplace le regroupement familial établi par Chirac, 1er ministre de Giscard en 1976 et le tout s’accompagne du versement de tributs aux « barbares des confins » (Turquie et Lybie) sensés contrôler l’émigration.

Entrés comme des individus dans la société mondialisée, les immigrés des deuxième puis troisième vague s’installent pourtant comme des communautés non reconnues légalement (africaine, maghrébine, musulmane, turque, etc.), fortement lestées d’allégeances communautaires et nationales, à contre-courant de l’Évolution, regroupées dans des « quartiers » (sensibles, difficiles, populaires, etc…) qui leurs sont propres. Pour ne pas parler de race, on utilise les sigles ZUS, ZEP, REP, ZSP, QPV, QRR, etc. qui représentent les enclaves où les immigrés sont majoritairement présents et qu’il faut discriminer positivement par des politiques de la ville, oubliant que le défi n’est pas social mais culturel, religieux, historique, et même ethnique, politiques qui n’ont pour visée que de maintenir le couvercle sur la cocotte-minute.

Ces communautés se réclament imperturbablement des droits individuels, que leur accorde la Société des individus, pour légitimer ces singularités collectives, présentées, pour la circonstance, comme une somme de choix personnels nécessitant des accommodements raisonnables de la société d’accueil. Ces accommodements consistent à faire des pas dans la direction, non pas tellement de ceux qui cherchent à s’intégrer, mais de ceux qui, ne le voulant pas, font pression et exercent un chantage au quotidien pour que la société française entérine le mode de vie de leur pays d’origine (ou plutôt celui d’un « bon modèle » fantasmé) et leur reconnaisse la capacité de l’imposer autour d’eux. C’est ainsi que la république fabrique même des français francophobes. Les programmes d’intégration visent bien à la réduction de la distance entre ces deux masses de populations, mais, de fait, renvoient à l’une d’entre elles, la société d’accueil, tous les efforts nécessaires à ce rapprochement. On ne parle même plus d’intégration et on peine à définir et distinguer des concepts fumeux d’insertion, d’inclusion, de multiculturalisme, en fait de vie côte à côte avant que ce ne soit bientôt face à face.

(d’après Pierre Brochand, ancien directeur général de la DGSE – voir https://www.fondation-res-publica.org/Pour-une-veritable-politique-de-l-immigration_a1227.html)

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